Le taureau d’Avrigney

 

BAP | Bon à prendre | 12

Il faudrait sans doute prendre le taureau par les cornes. Faire de la rosace de sa toison un masque – sans omettre de garder libre l’arcade sourcilière et la cavité du regard – et déambuler ainsi par la ville, de place en place, à raison de trois pas dansés au centre de chacune d’elles, pour conjurer la Grant contagion de pestilence.
Mais comment saisir un taureau à trois cornes ? Par quelle tenue de mains déjouer la règle de trois, éviter la couronne de sang ?
Se confiner peut-être. Tenir le vis-à-vis avec le tricorné à juste distance. Attendre. Ne rien faire. Attendre en fixant intensément la corne de l’abondance néfaste. Attendre la chute.
Trouver alors chemin neuf.

Jacques Moulin, poète et co-animateur des rencontres mensuelles Les poètes du jeudi.
Mars 2020

Taureau d’Avrigney (Haute-Saône), sculpture en bronze, 1er siècle.

Buste de Mechior Wyrsch par Luc Breton, 1771

téléchargez le fichier au format .doc

 

BAP | Bon à prendre | 11

C’est une statue que j’aime

Johann Melchior Wyrsch, était peintre, Johann Melchior Wyrsch était Suisse, Johann Melchior Wyrsch était beau, très beau, d’une beauté à la Maïakovski, à la Yul Brynner, à en croire l’incroyable buste réalisé par son ami, Luc Breton. Peut-on croire que cette œuvre-là ait été réalisée sans désir ? A Besançon de nos jours, les deux hommes ont une rue à leur nom, l’une bardée de petits ensembles et de maisons tranquilles, l’autre centrale et commerçante, mais qu’importe les rues, puisqu’ici, seule compte la figure paysage, aux joues creuses et saillantes pommettes, les yeux vides, un jour aveugle, et la surface ocre badigeon, peau ambre dont le doigt aimerait chercher la douceur, détailler le grand menton plat et le nez, ébouriffer en vain les sourcils en circonflexe. Os, tendons, muscles sont là, aigus sous la surface de plâtre presque en mouvement pour le visage qui s’approche et tend ses lèvres pour éprouver le volume, yeux clos, sentir son souffler écourter par la chair fallacieuse, et puisque la nécessité du buste implique l’absence du corps, voici qu’il faut étendre ses doigts autour de l’arrondi du crâne, épouser atlas et clavicules, et peut-être risquer la langue aux commissures figées, lécher lentement ces longues lèvres de plâtre et jouer de son nez contre son propre torse, et descendre, et écouter l’espace alentour s’enrouler lentement autour de la rencontre.

Florence Andoka, philosophe et critique d’art

Buste de Mechior Wyrsch par Luc Breton, 1771

Jean-Honoré Fragonard, Les Grands Cyprès de la villa d’Este, sanguine sur papier, 1760

téléchargez le fichier au format .doc

 

BAP | Bon à prendre | 10

Ce dessin de Jean-Honoré Fragonard intitulé Les Grands Cyprès de la villa d’Este est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la collection de dessins du musée. Il y en a d’autres, certes, mais si maintenant, il n’y avait qu’une pièce à garder de cet ensemble de plus de 5000 dessins, je choisirais celle-là.
En 1760, Fragonard, artiste singulier, ombrageux parfois, s’installe dans l’allée centrale des jardins de la villa d’Este à Tivoli, à une trentaine de kilomètres de Rome, et regarde la villa que l’on aperçoit, une peu floue, au fond. Le véritable sujet de son dessin n’est pas l’architecture, mais bien la végétation, qui la surpasse, par sa taille et sa vigueur. D’un rouge ardent, avec cette liberté de tracé si caractéristique, ces cyprès – dont un jour un visiteur me fit remarquer le caractère anthropomorphe (en particulier pour celui de droite) – sont d’une puissance vitale qui m’élève et me rassérène à la fois, comme lorsque je regarde, ces jours-ci, les grands arbres depuis ma fenêtre.

Amandine Royer, conservatrice des arts graphiques, musée des beaux-arts et d’archéologie

Jean-Honoré Fragonard, Les Grands Cyprès de la villa d’Este, sanguine sur papier, 1760.

Pages : 1 2 3 4